vendredi 23 mai 2008

Legumina...



















Le latin est mort, on le sait et, même pour les survivants qui l’enseignent, il y a peu de chance a priori de tomber par hasard sur des mots latins en faisant son marché ! Pareil pour le grec évidemment.

Eh bien détrompez-vous, ça arrive : le « hasard » a bien fait les choses hier soir : au rayon des légumes, entres les asperges et les épinards, une étiquette in latino-graeco attire mon regard, autant que la botte qu’elle entourait à dire vrai.
Du jamais vu ! Une petite botte d’un vert acidulé, une sorte de miniature à côté des grosses asperges blanches aux tiges comme des troncs. Une petite botte composée de fines tiges terminées par un ensemble d’écailles un peu comme un épi de blé… mais vert. Une petite merveille de finesse.




















Donc le nom : Ornithogalum pyrenaicum, une dénomination de genre, au neutre singulier donc (alors que la petite botte était bien fournie !).
La traduction suivait en même temps si l’on peut dire : « Ornithogales » et en plus petit encore « asperges des forêts ».
Bon. J’en déduis que la plante intéresse les oiseaux (grecs) et le lait, pour la blancheur de ses futures fleurs ? Parce que les oiseaux les mangent ? et qu’elle pousse en sauvage…

Je ne creuse pas plus, j’achète la rareté, pour voir, parce qu’elle est en latin-grec, parce qu’il faut soutenir les maraîchers savants, les cueilleurs, etc, etc…

Et rentrée à la maison, je me lance : cinq minutes dans l’eau frémissante, j’égoutte, je coupe un peu les extrémités des tiges, je les dispose artistiquement sur de grosses tranches de pain beurrées (au sel marin s’il vous plaît pour honorer les petites tiges, et le pain du vrai pas de la baguette blanche, molle et sans saveur), j’ajoute une cuillerée de crème (pas trop maigre là aussi pour honorer…), quelques pincées de gruyère râpé (pas trop) et hop quatre minutes sous le grill.

Ne me demandez pas si c’était bon…silence et imaginez !

Après cette expérience gastronomique, je retournerai au supermarché pour son Allium porrum (poireau), sa Solanum buterosum (pomme de terre) ou sa Lycopersicon esculentum (tomate) et j’essaierai d’imaginer de nouvelles recettes à la hauteur de ces jolis mots botaniques …

Mais rien ne vaudra la petite botte, venue des « forêts de France » et donc un peu gauloise aussi…

dimanche 18 mai 2008

Candide et les tours


















Clichés I. Rambaud
Ce jour là, Candide et Pangloss traversèrent une grande ville qui partout annonçait de grands changements. A toutes les entrées, aux endroits concernés, d’immenses panneaux colorés l’indiquaient à la population, avec de jolis dessins permettant d’imaginer un avenir plein de bonheur : démolitions, reconstructions, réfection des chemins.

Sur ces images, on voyait des enfants courir au milieu des rues, des arbres élancés, des jardins en fleurs et des maisons cossues. Le ciel était d’un bleu intense. L’heure était bien à refaire entièrement la ville pour la rendre plus belle.



















Il était même question de « réaliser des rêves ».

« Voilà, se dit Candide, une ville qui a le souci de ses habitants ! Je crois que j’ai trouvé enfin ce que je cherchais… ».
En avançant, ils se retrouvèrent au pied de hautes tours entièrement vides et qui avaient perdu jusqu’à leurs fenêtres, béantes et sans vitres.



















Des toiles blanches les entouraient sur deux étages, comme d’immenses pansements. Des barrières empêchaient les badauds d’approcher mais on voyait bien l’intérieur, comme des cases vides avec leurs tapisseries jaunes, vertes ou fleuries selon le goût de leurs anciens hôtes.




















Candide comprit qu’il s’agissait de vieilles habitations qui allaient être démolies et que, devant la crainte de voir revenir les occupants, le seigneur du lieu avait dressé ces palissades pour les en dissuader.

Il y avait cependant peu de monde alentour et Candide dut faire le tour pour rencontrer quelqu’un. C’était un gardien. Il portait un uniforme noir avec un signe doré sur le cœur entouré des lettres « VIGILANCE » en majuscules et tenait en laisse un chien muselé qui néanmoins remua la queue en voyant s’approcher les deux hommes. Candide, moins apeuré que Pangloss qui se tenait en retrait, demanda au gardien pourquoi ils ne pouvaient passer.

« C’est que la démolition, c’est pour demain ! C’est plein d’explosifs là d’dans. S’agirait pas qu’un p’tit malin veuille faire joujou avec. Rev’nez d’main, ça va péter ! ». Des explosifs… Candide restait pensif. « Pour ce qu’elles valaient… », ajouta l’homme en noir tout en s’éloignant.

Ainsi la ville allait sauter tout simplement, comme une forteresse ennemie à qui l’on envoie des boulets. Il n’avait encore jamais entendu parler d’un procédé aussi expéditif pour des maisons en temps de paix ! Il avait vu reconstruire des châteaux avec les murs d’autres demeures mais en général les maçons utilisaient les anciennes pierres se gardant bien de les abîmer.

Alors que là, il n’imaginait même pas l’état des tours après l’explosion : des cailloux, des monceaux de gravats inutilisables, voilà sans doute tout ce qui resterait de ces constructions géantes qu’il avait sans doute fallu des années à construire. Il n’osa pas demander ce qu’étaient devenu les occupants.



















Un peu plus loin, un vieillard assis sur un banc regardait un enfant s’amuser avec une roue.

Il avait l’air triste et jetait de temps en temps un regard furtif aux tours voisines comme pour s’assurer qu’elles étaient toujours là. « Vous habitez le quartier ? » lui demanda Candide.

« Ah, non. C’est fini, je vais partir chez ma fille dès ce soir. Je ne veux pas voir ça. J’ai habité là pendant vingt ans. On était heureux, avec ma femme. Elle est morte depuis. C’est plus pareil. A l’époque, c’était presque neuf. On se connaissait tous. ». Il hochait la tête, en répétant : « Je ne veux pas voir ça. J’ai trop de souvenirs. Vous, vous pouvez, vous êtes jeune ! ».

Le lendemain, Candide revint sur les lieux pour voir à quoi ressemblait une démolition qui suscitait tant de précautions. On ne pouvait plus approcher. Lui et Pangloss furent dirigés par des gardes vers un enclos où toute la population était rassemblée devant une scène de théâtre. Mais nul acteur ne s’y trouvait. Un écran avait été dressé où l’on voyait les fameuses tours promises à la destruction. Ils attendirent tranquillement près d’une heure, à côté des habitants qui avaient été évacués des tours voisines.

















Les gens riaient, fumaient, mangeaient des crêpes ou des saucisses. D’autres restaient silencieux.
Puis on annonça le compte à rebours. Candide fixait l’écran avec intensité.


















En un instant, l’image des tours disparut pour faire place à un nuage de fumée et de poussières. C’était fait. Une seconde pour tout faire disparaître. Trente ans de vies humaines pour une seconde. Autour de lui, les gens criaient : « ça y est ! », certains applaudissaient, d’autres se plaignaient : « j’ai rien vu ! ».
Effectivement, il n’y avait plus rien à voir.




















Candide repensa au vieillard qui avait vécu là vingt ans et qui n’avait pas voulu venir.

Les souvenirs peuvent résister aux explosifs. Cela n’empêche pas de souffrir quand même.

(D'après M. Voltaire)



mercredi 14 mai 2008

Jules César, "splendeur de soleil couché"

























Ce magnifique buste, trouvé en octobre 2007, lors de fouilles sous-marines menées dans le Rhône par l'archéologue Luc Long, est tout à fait remarquable : c'est le seul portrait connu de César fait de son vivant. Il est typique de la série des portraits réalistes de l'époque républicaine (calvitie, traits dus à l'âge...) et date sans doute de la création de la ville d’Arles en 46 avant Jésus-Christ.

Sans doute peut-on rapprocher cette sculpture du portrait littéraire qu'a fait Suétone dans Vies des douze Césars.

"Il avait, dit-on, une haute stature, le teint blanc, les membres bien faits, le visage un peu trop plein, les yeux noirs et vifs, une santé robuste, si ce n'est que, dans les derniers temps de sa vie, il était sujet à des syncopes subites, et à des terreurs nocturnes qui troublaient son sommeil. Deux fois aussi, il fut atteint d'épilepsie dans l'exercice de ses devoirs publics.


Il attachait trop d'importance au soin de son corps et, non content de se faire tondre et raser de près, il se faisait encore épiler, comme on le lui reprocha.

Il supportait très péniblement le désagrément d'être chauve, qui l'exposa maintes fois aux railleries de ses ennemis. Aussi ramenait-il habituellement sur son front ses rares cheveux de derrière; et de tous les honneurs que lui décernèrent le peuple et le sénat, aucun ne lui fut plus agréable que le droit de porter toujours une couronne de laurier."


On ne peut pas dire que ce soit flatteur !

Les inconditionnels préféreront évidemment le lyrisme de Beaudelaire au Salon de 1859 :

"Jules César ! quelle splendeur de soleil couché le nom de cet homme jette dans l’imagination ! Si jamais homme sur la terre a ressemblé à la Divinité, ce fut César. Puissant et séduisant ! brave, savant et généreux ! Toutes les forces, toutes les gloires et toutes les élégances !..."

Disons que ce trésor exceptionnel ramène opportunément à la réalité historique.


mardi 13 mai 2008

Le Haut-Koenigsbourg en Majesté

Clichés R. Rambaud


Restauré par l’architecte berlinois Bodo Ebhardt à la demande de l'empereur Guillaume II, le château du Haut-Koenigsbourg fête les 100 ans d'une restauration fastueuse.
De 1899 à 1908, la ruine devint un chantier gigantesque destiné à abriter un musée du Moyen Age à la gloire de la chevalerie.





















Jusqu'à la fin de l'année, le Conseil général du Bas-Rhin propose un programme à la "hauteur" de cette forteresse magnifique qui en 1937 servit de cadre au film de Jean Renoir "La grande illusion".
L'occasion d'y admirer le savoir faire de ceux qui nous ont restitué cet ensemble monumental marqué du sceau de l'empereur ...






...mais que l'on peut lire aussi comme un gigantesque livre sur l'architecture du Moyen Age, y compris dans ses re-compositions.





L'archétype du château fort sur son piton rocheux dominant la plaine d'Alsace et ...les futurs assaillants pacifiques qui de là-haut en admireront les beautés brumeuses.

A moins que ce ne soient les anciens paysans du Moyen-Age qui viennent les accueillir dans leurs costumes d'antan.